Le jour où j’ai choisi d’aller à Wuyuan

Village de Huangling
« Une fois que ma décision est prise, j'hésite longuement » dit Jules Renard. Faire des choix. C’est mon choix. C’est difficile de choisir, de planifier, de se projeter dans l’avenir, dans un monde perpétuellement changeant. Au quotidien, ma journée est organisée, liée au travail. Je vais au labo, je fais des expériences, j’observe des faits, je propose une hypothèse et je fais de nouveau une expérience pour vérifier l’hypothèse. J’élabore des projets, je me fixe des objectifs et je test des hypothèses pour atteindre cet objectif.
Mais étant donné que j’enchaîne des contrats précaires, à durée déterminée, j’ai beaucoup plus de mal de me projeter sur le long terme. Je n’ai pas vraiment de projet de vie. Dans le film Casse-tête chinois, l’un des personnages s’interroge sur lui-même : « La vie pour la plupart des gens, c'est d'aller d'un point A à un point B. Moi, j'ai le problème du point B ».
Le taôisme dit que pour être heureux, il faut arrêter de vouloir tout contrôler, tout maîtriser. Au contraire, il faut faire preuve de souplesse, de flexibilité, il faut accompagner le mouvement de la vie. C’est aussi le principe du non-agir, wu-wei en chinois (无为). Mais attention, je ne veux pas dire par là ne rien faire. Le non-agir, c’est accompagner le mouvement. C’est la métaphore de la traversée du fleuve. Un fleuve agité, je veux aller de l’autre côté, mais c’est difficile. Je vais dans le fleuve, et je me laisse porter par les courants du fleuve, et à un moment donné, je ne sais pas quand, je ne sais pas où, je serai de l’autre côté.
Récemment j’ai revu le film Forrest Gump et j’ai retrouvé cette même idée. Forrest se laisse emporter par les événements, un peu comme la plume dansant au vent au début du film. Et il semble heureux ainsi.
Culture en terrasse autour de Huangling
Ce qui fait la beauté de la vie, c’est l’imprévu, l’inattendue, la surprise. Si tout était planifié à l’avance, la vie serait monotone, sans surprise. Aussi, je cite Nicolas Bouvier : « En route, le mieux c’est de se perdre. Lorsqu’on s’égare, les projets font place aux surprises et c’est alors, mais alors seulement, que le voyage commence. »
La surprise, l’imprévu, le hasard. Le hasard c’est la manière dont on interprète ce que l’on ne contrôle pas totalement. Certains, s’ils ont du mal à admettre le hasard et l’absurde, parlent de destin.
En biologie, le hasard a un rôle considérable dans l’évolution du vivant. Les espèces évoluent grâce au hasard des mutations triées par la sélection naturelle. Les cellules se comportent de la même manière. C’est ce que suggère Jacques Monod dans son essai : « tout ce qui existe dans l'univers est le fruit du hasard et de la nécessité ». La mécanique quantique remet également en cause le déterminisme avec l’introduction du hasard pur. En histoire des sciences aussi d’ailleurs, il y a une part de hasard. La sérendipité est le fait de réaliser une découverte inattendue au cours d'une recherche dirigée initialement vers un objet différent de cette découverte. C’est l’exploitation créative de l’imprévu. Il y a de nombreux exemples, de la découverte de la radioactivité à celle des antibiotiques.
Toutefois, encore faut-il savoir interpréter ce que l’on voit. « La science ne sourit qu’aux esprits bien préparés » disait Louis Pasteur. « La chance est bien souvent un hasard qui se provoque » dit Confucius. Autrement dit, c’est en agissant qu’on provoque la chance. Agir. Ainsi, la pensée chinoise c’est un peu comme la pensée grecque, le confucianisme propose souvent l’opposé du taoïsme. Que dois-je faire ? Mener une vie active ou une vie contemplative ?
Huangling
Lorsque j’ai quitté la famille chez qui j’étais hébergé, il me restait encore deux jours avant de reprendre le travail à Shanghai. Je me lève à l’aube, et mon amie m’accompagne à la station de bus, en scooter électrique, dans les rues relativement vides à cette heure matinale. Au passage, elle s’arrête au coin d’une rue et m’achète mon petit déjeuner, fried noodles, c’est la spécialité me dit-elle. Elle me demande aussi si je veux rajouter un peu de ce met que je ne savais nommer et qu’elle ne sait traduire en anglais. En utilisant le dictionnaire du smartphone, je découvre que cela signifie intestin.
Puis je pars pour la région de Wuyuan (婺源) où j’étais allé l’année dernière. C’est une région de campagne, un peu montagneuse, parsemé de villages, plus ou moins éloignés les uns des autres. J’en avais déjà visité quelques uns et c’est aujourd’hui l’occasion d’aller en voir d’autres.
Je suis allé tout d’abord à Huangling (黄陵). Village reculé jusqu’à il y a peu, il est devenu touristique seulement depuis quelques années. Les maisons sont de style Huizhou, blanches avec des tuiles noires. Certaines des maisons accueillent des boutiques de souvenirs ou d’artisanats, dans d’autres, il est possible de passer la nuit, mais pour un prix prohibitif pour moi. Mais pour beaucoup d’entre elles, elles sont habitées par les habitants originaux qui continuent à vivre de l’agriculture. A cette époque de l’année, les habitants laissent sécher au soleil des récoltes, des piments rouges et des fleurs de chrysanthèmes, dans des grands paniers en bambou, plats et ronds. A l’intérieur des maisons, des sculptures en bois témoignent de l’histoire du village et de la vie quotidienne des habitants. Le village est joliment situé, à flanc de colline, tout autour, il y a des montagnes, des pentes ondulées, et des cultures en terrasse. Les habitants cultivent du colza ce qui doit donner de belles couleurs jaunes au printemps, mais pour l’heure, ce n’est donc pas la saison. De plus, aujourd’hui, le temps est gris, avec la pluie qui arrive en fin d’après-midi, les habitants mettent leurs récoltes à l’abri, les ruelles se vident, il est temps de repartir.
Xiaoqi
Je suis ensuite allé à Xiaoqi (晓起) où j’ai passé la nuit chez l’habitant pour un prix modique. C’est un petit village vraiment bucolique et pittoresque, au bord d’une rivière, entouré de montagnes, avec des ruelles étroites et des ponts en pierre. Je profite de la journée pour me trimballer dans le village et la campagne alentour. Ici, on cultive le riz et le thé. Je rencontre des poules, des oiseaux mais aussi quelques buffles. Au pied d’un pont, des dames lavent leur linge dans la rivière en papotant. Après quelques kilomètres, je retourne au village en traversant des champs le long du chemin, il y a de jolis jardins potagers. Des grands-mères transportent deux seaux grâce à une tige de bambou sur leur épaule. Pendant ce temps, une autre jardine. A côté, des enfants jouent. Puis la nuit tombe, dans la noirceur, le village s’endort.
Le samedi matin, je me lève presque au milieu de la nuit, je dois partir tôt pour prendre un train qui me ramènera à Shanghai car je dois travailler le jour même. Tout est calme dans la maison, ce n’est pas très malin, mais je n’ai prévenu personne que je voulais partir tôt, la porte est verrouillée et je suis incapable de comprendre le système d’ouverture. J’arrive néanmoins à m’échapper par une porte dérobée de la cuisine. Je vais le long de la route en espérant que quelqu’un s’arrête pour m’emmener à la gare qui est à une trentaine de km de là. Quelqu’un s’arrête, contre quelques yuans, il peut m’emmener. Il fait un détour pour prendre quelqu’un d’autre, coince une roue de la voiture sur un rocher en faisant demi-tour, s’en sort en faisant une manœuvre délicate et se fait gronder un long moment par une grand-mère. Une autre grand-mère profite du trajet et s’installe avec nous. Elle descend quelques kilomètres plus loin, au milieu de nulle part, et s’éloigne en ronchonnant, peut être qu’elle trouve la course trop chère.
J’arrive finalement à la gare juste à l’heure, et le train me ramène dans le monde urbain pour un moment, jusqu’à ma prochaine expédition.
Voici les photos du Jiangxi pour les amateurs.
A bientôt ! 再见 !

Commentaires

Unknown a dit…
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