dimanche 12 novembre 2017

La marche : escapade en Vanoise

A la fin du mois d’aout, me voilà à la maison. Une petite maison dans un petit village, toujours à sa place, une sorte de stabilité, de permanence, dans ma vie nomade et la vie perpétuellement changeante. Dans le jardin, il y a des tomates et des pêches de vigne, non loin de là c’est le champ avec des vaches, la route qui monte à la gare et le petit chemin pour aller à l’école. C’est aussi l’époque des champignons, mon papa aime ça, et aussi celle des mûres. Cette année, elles étaient un peu sèches, mais j’ai toutefois concocté une tarte. Et puis il y a le lac d’Aiguebelette, toujours à sa place, où je suis allé faire quelques brasses. Cela m’a d’ailleurs amené à me poser quelques questions métaphysiques : comment ai-je appris à nager ? Avec une bouée gonflable, ou des bracelets ? Ou est-ce que ça vient tout seul, un peu comme la marche ?
On ne naît pas bipède, on le devient. La faculté de marcher sur deux pattes et l’une des caractéristiques de l’humain, qu’il partage avec d’autres animaux tel que l’autruche, mais il faut bien reconnaître qu’en tant que mammifère, l’homme fait preuve d’originalité.
Il y a plusieurs hypothèses concernant l’origine de la bipédie. L’hypothèse sexuelle, c’est que d’être debout permet de montrer à tout le monde ses organes génitaux, et donc aux mâles d’attirer les femelles, à moins que ça ne soit l’inverse. Mais d’autres hypothèses suggèrent plutôt que d’être debout permet de libérer la main, la main étant un outil qui apporte de réels avantages. Ainsi, les paléoanthropologues diraient que l’évolution de l’homme ne commence pas avec le cerveau, mais avec le pied. Plus tard, c’est en marchant que, parti d’Afrique, l’Homme va conquérir le monde.
Certes quelques singes savent marcher sur deux pattes, de façon momentanée, mais ils ne sont pas aussi spécialisés dans ce mode de locomotion que les humains. D’ailleurs, les ingénieurs qui fabriquent des robots humanoïdes se cassent la tête à mettre au point une démarche naturelle, fluide, et non saccadée de leur machine : marcher n’est pas seulement avoir des articulations sophistiquées, c’est être capable de sentir son corps en mouvement, d’utiliser ses sens, de planifier son mouvement, d’anticiper, de garder l’équilibre.
La marche est un déséquilibre sans cesse rattrapé.
Quand je rentre en Savoie, je ressens ce besoin d’aller à la montagne, c’est l’appel des sommets et des alpages. Ma maman faisant sa rentrée des classes, je proposais à mon papa d’aller faire une marche, une randonnée. Je voulais faire le tour du Mont Blanc en deux semaines, ou bien le tour des glaciers de la Vanoise pendant sept jours, mais mon papa, prétextant un âge avancé, a tempéré mes ardeurs. « Je ne vois qu’un moyen de savoir jusqu’où l’on peut aller : c’est de se mettre en route et de marcher » dit Bergson.
Alors nous nous mire en marche.
Vers le col de l'Iseran
Nous marchâmes pendant quatre jours dans le cadre grandiose des montagnes de la Vanoise. C’est vers le col de l’Iseran que commença notre marche, du côté de la haute Maurienne. Nous devions rejoindre le refuge du Fond des Fours en passant par le col des Fours situé à 2976 mètres d’altitude.
Au sommet du col, nous pouvons contempler plusieurs glaciers et au-delà de ce mur de roche et de glace, il y a les autres, enfin en fait c’est l’Italie. En bas, c’est le lac du Grand Fond avec des couleurs turquoises quand le soleil ne se cache pas derrière les nuages, sinon il prend une couleur plus sombre et inquiétante.
Lac du Grand Fond et Col des Fours
Le papa qui se demande si on est bientôt arrivé
Puis nous descendons vers le refuge où nous passerons la nuit. Nous quittons le monde minéral pour retrouver la prairie dans laquelle batifolent quelques marmottes. La verdure contraste avec le cadre désertique et lunaire du col précédent. De petits ruisseaux doivent recueillir les eaux de fonte du glacier, puis, nous longeons une jolie cascade, et c’est dans ce cadre bucolique que nous arrivons au refuge.
Nous pouvons profiter de la place car nous ne serons que trois personnes dans le dortoir de seize lits. Le troisième acolyte marche depuis quelques jours déjà, il marche seul, il se présente comme un ingénieur ou un professeur, je me mélange un peu. Mais tout dans son style me fait penser à Etienne Klein. Le soir est calme, nous pouvons discuter un peu, planifier le trajet du lendemain en regardant les cartes après avoir mangé un bon plat de pates et de diots de Savoie. Sans réseau téléphonique ni électricité, à 21h, mon papa va sa coucher. Nul besoin de lui raconter une histoire, cinq minutes plus tard, il dort à point fermé.
Refuge du fond des Fours dans son environnement
Le deuxième soir au refuge était plus animé, étaient présent un autre professeur, et toute une petite famille, avec trois enfants, dont la plus petite a beaucoup impressionné mon papa. Pour venir jusqu’ici, elle a en effet du faire l’ascension de quelques cols.
Nous avons mangé avec un gardien du parc, il nous a présenté son travail, qui consiste à surveiller l’état des chemins, le comportement des randonneurs, mais surtout, sur le plan scientifique, surveiller les changements de la flore et de la faune, c’est-à-dire étudier la biodiversité du parc. Il nous a aussi raconté des anecdotes sur le mode de vie des quatre animaux emblématiques du parc : les bouquetins, les chamois, les gypaètes barbus et les marmottes.
Le troisième soir, nous partagions le dortoir avec un belge, parcourant la Grande traversée des Alpes, ou au moins une partie, par le GR5 qui va du lac Léman à la mer Méditerranée.
Enfin, avant d’aller dormir, nous pouvons profiter du coucher de soleil sur les chaînes montagneuses au loin. Le lendemain, à l’aube, c’est un chamois que j’ai surpris en train de paître dans les alpages. Pendant ce temps, mon papa prenait une douche avec l’eau fraîchement, j’insiste sur ce point, arrivée du glacier, mais stimulante et vivifiante d’après lui. J’avoue avoir passé mon tour sur la douche.
De bon matin, il faut se remettre en marche. Mais pourquoi nous marchons ? Marcher pour se vider l’esprit ou le remplir ? Pour oublier ou se souvenir ? On peut avoir des pensée philosophique, ou bien penser à des choses complètement insignifiante, rêvasser, s’émerveiller avec naïveté du paysage. « Mon esprit ne va, si les jambes ne l’agitent » disait Montaigne.
Robert Louis Stevenson, dans Voyage avec un âne dans les Cévennes, écrit : « Quant à moi, je voyage non pour aller quelque part, mai pour marcher. Je voyage pour le plaisir de voyager. L’important est de bouger, d’éprouver de plus près les nécessités et les embarras de la vie, de quitter le lit douillet de la civilisation, de sentir sous mes pieds le granit terrestre et les silex épars avec leurs coupants ».
J’ai aussi trouvé cette autre citation de Victor Hugo, dans Le Rhin : « Rien n’est charmant, comme cette façon de voyager. A pied ! On s’appartient, on est libre, on est joyeux ; on est tout entier et sans partage aux incidents de la route. On part, on s’arrête, on repart ; rien ne gêne, rien ne retient. On va et on rêve devant soi. La marche berce la rêverie ; la rêverie voile la fatigue. La beauté du paysage cache la longueur du chemin. On ne voyage pas, on erre. A chaque pas qu’on fait, il vous vient une idée. Il semble qu’on sente des essaims éclore et bourdonner dans son cerveau. O comme s’envole l’imagination ailée, opulente et joyeuse d’un homme à pied ! »
Les deux hommes à pied doivent franchir le col de la Rocheure, à 2911 m d’altitude. En marchant, pour assurer son équilibre, lorsque la côte devient plus ardue, ou les pierriers plus chaotiques, parfois il faut mettre la main au sol. Sur un chemin difficile, on reconnaît le montagnard, car c’est celui qui met les mains en dernier. Mais il semble que mon papa soit né dans une terre plate. Un coup accroupi, un coup en marche arrière, il adopte aussi de drôle de position pour enjamber un obstacle.
La marche est un déséquilibre sans cesse rattrapé.
Pendant un long moment, c’est l’univers minéral qui nous enserre de toute part. Avec toutes ces roches parfois grises, parfois beiges ou un peu rouge, j’ai l’impression d’être sur la planète Mars. D’autant plus que nous avons vraiment l’impression d’être seul au monde. Pour seul compagnon, de ci de là dans le pierrier, des cairns se dressent fièrement, parfois en équilibre précaire, tel des sculptures d’art moderne.
Seul sur Mars
Au sommet, le panorama est exceptionnel, avec tous ces dômes, ces pointes, les montagnes de la Vanoise qui s’étendent à perte de vue. Il y a la pointe de Méan Martin, quelques sommets enneigés et des glaciers. Nous Pique-niquons dans ce cadre idyllique, au lac de la Rocheure. Nous rigolons car avec l’altitude, le paquet de chips a explosé. C’est le moment de prendre un peu de repos. Les températures sont plus fraîches à cette altitude, mais les rayons du soleil sont vigoureux. Mon papa, ayant oublié sa casquette, s’enroule la tête d’un t-shirt, tel un nomade du Sahara.
Malgré la dureté de l’environnement, je m’émerveille devant chaque petites fleurs qui arrivent à se frayer un passage entre les cailloux, fleurir et réaliser son cycle de vie, ici, pendant les deux mois d’absence de manteau neigeux. Il y a en a des roses, des bleues et des jaunes qui poussent à fleur de roche. La vie est un déséquilibre sans cesse rattrapé.
Plus tard, en redescendant dans la verdure des alpages, je m’étonne devant ces petites fleurs blanches et poilues qui vivent autour des lacs et des ruisseaux. C’est la linaigrette des Alpes (Trichophorum alpinum), l’instant poétique, et je rêve un long moment devant ces duvets qui s’agitent au vent.
Lacs vue du Col de la Ruchère
La linaigrette des Alpes
Un cairn et le papa
Nous poursuivons notre chemin par le tour du mont Roup. Le soleil illumine un paysage verdoyant et vallonné. Nous longeons le ruisseau du Pisset, puis au détour du sentier, il y a deux belles cascades qui s’extirpent du paysage à l’improviste.
Il y a encore des marmottes qui sifflent à notre arrivé pour avertir leurs camarades du danger potentiel, méfiantes, mais relativement peu farouches, elles continuent leur bonhomme de chemin en nous regardant de travers.
Plus bas encore, nous croisons des vaches, puis quelques fermes et chalets d’alpage. Non loin de là, c’est val d’Isère, mais nous n’irons pas jusque là, c’est encore trop tôt pour retrouver la civilisation. Un vieux muret en pierre me fait penser à une construction en miniature de la muraille de Chine. Enfin, il faut entreprendre de nouveau une ascension afin de rejoindre le refuge dans lequel nous allons dormir. Et peut être même que nous pourrons déguster une bonne bière.
Peut être que la vie, c'est comme la marche, une succession de déséquilibres. Le chemin de la vie est sinueux, parfois remplis de déceptions, parfois remplis de surprises. Mais ce chemin à travers les montagnes était une belle escapade. Et « le chemin se fait en marchant » écrit Antonio Machado.

1 commentaire:

Le voyageur hypothetique a dit…

Je l'attendais un peu ce récit d'escapade.
Un beau souvenir de rencontres de paysage (minéral, très minéral) des faunes et de flores et de quelques personnages. Se souviennent-ils de nous ?
Bref je comprends mieux pouquoi tu aimes "La marche" de Mano Solo avec en particulier des pays et je Taille ma route.

Moi, dans le même ordre d'idée j'aime bien "Marcher jusqu'à demain" de Louise Attaque. j'aime bien, tu la connais aussi

Longer tes jambes, immenses
Tout ça mais comme alors si de rien
Et ta démarche, quelle élégance
Si l’on marchait jusqu’à demain

On serait peut être au bout de la France
Marseille, mmmmh (?) en fait j’en sais rien
Ça parait possible en apparence
Possible, si tu veux bien

Février en Chine, quelle joie quelle chance
On a marché regarde bien plus loin
Que nous le laissaient penser les apparences
Est-ce que l’on reste, est-ce que l’on revient ?

Bien sûr que l’on reste, c’est une évidence
Au bout du monde…

Au bout du compte on reste un bout de la France
Au bout du monde ici on se sent bien

Longues tes jambes, immenses
Tout ça mais alors toujours comme si de rien
Et ta démarche, quelle élégance
Si l’on marchait encore plus loin…