En mai fais ce qu'il te platane

Rues de "l'ancienne concession française" à Shanghai avec les platanes
En ce joli mois de mai, je voulais vous emmener dans un quartier de Shanghai où je vais souvent, que j’ai déjà évoqué dans des articles précédents mais que je n’ai jamais vraiment approfondie. Il s’agit de l’ancienne concession française (法租界), un territoire chinois qui fut sous administration française de 1849 à 1946.
En fait, les chinois n’aiment pas qu’on appelle ce quartier, concession française, en effet cette référence au passé colonial heurte leur fierté. J’ai déjà fait cette boulette, et il vaut mieux dire qu’on va se balader à Xuhui ou à Luwan. Je voulais faire un petit aparté historique afin de comprendre le pourquoi du comment. Et plus tard, je vous parlerai des platanes.
Au début du XIXe siècle, la Chine est gouverné par la dynastie Qing, mais c’est aussi la période ou les Européens commencent à s’intéresser à la Chine. A cette époque, le pays est pratiquement fermé aux étrangers, seul le port de Canton (c’est vers Hong Kong) est autorisé à commercer avec l’occident. Ce privilège remonte au milieu du XVIe siècle, quand les portugais s’installent à Macao (soit disant pour aider l’empereur Ming de l’époque dans sa lutte contre la piraterie). Ainsi, la Chine exportait vers l’occident de la porcelaine, de la soie, du thé et des épices, mais, le gouvernement chinois avait fermé les frontières aux produits étrangers. A la même époque, les anglais, en pleine révolution industrielle, ont besoin d’écouler leur produit. Ils déclenchent ainsi une guerre prétexte pour obliger la Chine à acheter ces produits. Pour ce faire, ils ont mis en place un commerce d’opium, depuis l’Inde, vers la Chine. Mais comme l’opium, ce n’est pas très bon pour la santé, à partir de 1838, les chinois demandent l’interruption de ce commerce et bloquent les fabriques d’opium. L’année suivante, c’est 20 000 caisses d’opium qui sont brûlées à Canton. Pour le gouvernement britannique, la guerre est le seul recours à la reprise des activités commerciales. Et à ce jeu là, les chinois vont être les grands perdants. A la suite de la guerre, le traité de Nankin, en 1842, sera très favorable aux européens. C’est le début de l’agonie du régime impérial chinois. La Chine est obligée d’ouvrir de nouveaux ports aux étrangers, dont Shanghai. Une seconde guerre de l’opium aura lieu entre 1856 et 1860. Un rappel à l’ordre ! Pékin est pillé par les occidents en 1859. Ce contexte permet de comprendre pourquoi les chinois pensent que les étrangers sont des barbares.
La Chine est progressivement déplumée au profit de l’Europe, de la Russie et bientôt du Japon. A Shanghai, des quartiers entiers de la ville passent sous contrôle étranger : les concessions. Il y avait en fait la concession internationale (aujourd’hui le quartier du Bund, avec les buildings du début du XXe siècle) et la concession française, parce que les français voulaient faire bande à part et planter des platanes.
Entre 1880 et 1930, Shanghai se transforme et devient le plus grand port international d’Asie. Les sociétés se font construire leur siège commercial sur le Bund. La ville attire des aventuriers ainsi que des migrants de toute la Chine, dans l’espoir de s’enrichir. Shanghai devient un paradis pour les riches, tandis que pour les pauvres, Shanghai est un enfer.
Scène de vie au musée d'histoire de Shanghai
Toutefois, à cette époque, Shanghai est un grand centre culturel et littéraire mais aussi un grand centre politique. Ce qui se passait dans les concessions n’étaient pas sous juridiction chinoise et cela attire ceux qui souhaitent échapper à la surveillance des autorités chinoises tels que des bandits et des opposants politiques mais aussi des écrivains. Ainsi, l’ancienne concession française est une zone de non-droit favorable aux sociétés mafieuses. Parmi les truands célèbres, il y a Huang Jirong et Du Yuesheng. Parmi les personnages ayant eu un rôle politique, il y a Sun Yat-sen, Song Qingling, Mao Zedong, Zhou Enlai et Tchang Kaï-chek. Je reviendrai sur ces personnages dans d’autres articles. C’est aussi ici qu’est né le parti communiste chinois. En effet, c’est dans une maison de brique grise de la concession française, en 1921, qu’eu lieu, en cachette, le congrès fondateur du Parti communiste chinois. Il y a du monde autour, tous les touristes chinois de passage à Shanghai se doivent de la visiter ! A l’intérieur, il y a des photos et des documents datant du début de la lutte des communistes pour le pouvoir.
Reconstitution du congrès fondateur du PCC
Toutefois, il ne faut imaginer qu’à l’époque de la concession, il y avait des français partout. La majorité des résidents étaient chinois et il y avait également de nombreux russes, ayant fuit à la suite de la révolution de 1917. Mais aujourd’hui, il reste le côté romantique, peut être à cause des platanes. Je vais souvent, à pied ou en vélo, car je n’habite pas très loin. C’est un quartier bobo, je ne peux évidemment pas me payer un loyer dans ce quartier.
La crêperie et le quartier des bars
Il y a des boutiques chics, le luxe à la française qui me laisse indifférent, mais aussi des galeries d’art. Il y a des restaurants, français, espagnols, grecques, c’est la bonne place où aller pour changer du riz. Il y aussi des cafés et de nombreux bars. C’est le lieu de rassemblement des expats. A côté d’une place ombragée de platanes, il y une crêperie. J’y suis allé une fois, on m’a invité. Les propriétaires proposent également un far breton plutôt bien réussi. Plus loin, il y a une boulangerie de style français. C’est une belle surprise. Assez souvent, à Shanghai, il y a des boutiques qui proposent du pain ou des french bakery, mais malheureusement, ce n’est pas très bon ou décevant. Mais pour une fois, j’ai trouvé mon bonheur, et en plus, les prix restent abordables. Sur le devant du comptoir, de gros sacs de farine sont exposés de façon ostentatoire, afin de montrer que la farine vient de France.
La meilleure boulangerie du quartier
Un jour, je me promenais dans le quartier avec un ami chinois qui visitait Shanghai pour la première fois. Surnommé le Paris de l’Orient, en se baladant dans le quartier, mon ami m’indiquait qu’il aurait peut être les mêmes impressions qu’en allant en France. Ce n’est vraiment pas le cas selon moi, rien ne ressemble à Paris. Shanghai, ce n’est pas la Chine. Mais Shanghai, ce n’est pas l’occident non plus. Mais toutefois, dans l’ancienne concession française, il y a une ambiance qui me plait bien. Tout d’abord, il n’y a pas ces grands immeubles en béton qui poussent ailleurs comme des champignons, les rues sont moins larges qu’ailleurs dans Shanghai, et certaines d’entre elles ne sont même pas toutes droites. Et tout le long des rues, il y a des arbres, de plusieurs espèces, mais beaucoup sont des platanes, importés du sud de la France. D’ailleurs, les chinois appellent cet arbre, l’arbre des français.
En bas à droite, c'est la maison de Zhou Enlai
De temps en temps, je vais dans le parc Fuxing, un havre de verdure lui aussi bordé de platanes. Il y a bien longtemps, jusqu’en 1928, il y avait un panneau qui interdisait l’entrée aux chiens et aux chinois. Heureusement, maintenant c'est un endroit agréable où je retrouve une ambiance chinoise, avec des musiciens ou des chanteurs en herbe, des joueurs d'échec ou de jeu de go, des adeptes du tai-chi et des amoureux. Dans un coin, il y a également la statue de Marx et Hegel, devant laquelle des enfants jouent.
Près du parc de Fuxing, je suis allé voir l’ancienne résidence de Sun Yat-sen qui a vécu ici de 1918 à 1925. A l’intérieur, il reste des meubles, des ornements et la bibliothèque d’origine, ainsi qu’un musée dédié au personnage. Sun Yat-sen était un révolutionnaire et un personnage important de l’histoire de la Chine, considéré comme le « Père de la Chine moderne ». Il a en effet participé au renversement de la dynastie Qing, il est l'un des fondateurs du Kuomintang, puis a été le premier président de la République de Chine en 1912.
Non loin de là, j’ai aussi visité la maison de Zhou Enlai, un personnage important car il a été le Premier ministre de la République populaire de Chine de 1949 à 1976. En fait, il n’a vécu que deux années dans cette maison. Il a travaillé étroitement avec Mao, malgré ou grâce à leur personnalité opposée, leurs relations étaient complexes et ambiguës, faite d’attirance et de rejet.
Pour les communistes qui prennent le pouvoir en 1949, Shanghai est une ville corrompue et la ville est l’objet d’une répression féroce. Il faut attendre les années 1970 et l’ouverture de Deng Xiaoping pour que les atouts naturels de Shanghai s’affirment à nouveau et que la ville reprenne sa marche en avant.
Un jour d'hiver de janvier, j'étais allé voir une comédie musical sur l'histoire de Shanghai au temps des mafias, avec un ami qui ne parle pas vraiment anglais. Lors du spectacle, il y a des sous titre en anglais, mais sur le côté. Le monsieur du milieu, c'est quelqu'un d'important, je n'ai pas bien compris, peut être le réalisateur. 

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